Principal pilier de l’économie béninoise, le secteur agricole demeure confronté à de multiples défis structurels et conjoncturels. Les effets du réchauffement climatique, marqués par le dérèglement des saisons et l’irrégularité des précipitations, constituent une menace majeure pour les producteurs. À cela s’ajoute la volatilité des prix des produits agricoles sur les marchés, souvent influencés par des facteurs extérieurs. Face à ces réalités préoccupantes, Arouna Lawani, président de la Plateforme nationale des organisations paysannes et de producteurs agricoles du Bénin (PNOPPA-Bénin) et de l’Interprofession de la filière palmier à huile, analyse les enjeux et propose des pistes pour bâtir un secteur agricole plus résilient, orienté vers la souveraineté alimentaire et la performance économique.
Dans cet entretien exclusif le technicien chevronné évoque la maîtrise de l’eau, la nécessité de moderniser les outils de transformation notamment dans la production d’huile rouge , le respect des normes de qualité, ainsi que l’influence des acheteurs nigérians sur les prix des produits béninois. Il invite par ailleurs les acteurs à renforcer leur organisation collective, notamment à travers le mécanisme du warrantage, afin de redonner aux producteurs un véritable pouvoir de négociation. « L’agriculture nourrit bien son homme, à condition d’anticiper »
Interrogé sur la situation des producteurs agricoles béninois, Arouna Lawani dresse un tableau nuancé. « De manière générale, la vie des producteurs agricoles peut être satisfaisante. On ne s’engage pas dans ce secteur par hasard : il faut de la passion et de l’endurance.L’agriculture nourrit bien son homme, à condition de prendre les précautions nécessaires », affirme-t-il. Cependant, il reconnaît que les changements climatiques compliquent fortement la donne. Les perturbations pluviométriques, notamment les pluies précoces et trompeuses observées en février, exposent les producteurs à des semis précipités qui risquent d’être détruits par un retour brutal de la sécheresse. « Certains producteurs pourraient être tentés de semer après quelques pluies isolées. Mais si celles-ci ne s’installent pas durablement, les cultures seront brûlées par le soleil. Cela peut conduire à trois, voire quatre semis au cours d’une même saison, augmentant considérablement les coûts de production », prévient-il. Il insiste sur le rôle crucial des services météorologiques et sur la nécessité de doter le pays d’équipements de pointe pour mieux planifier les campagnes agricoles.
Palmier à huile : entre aléas climatiques et volatilité des prix.
À la tête de l’Interprofession de la filière palmier à huile, Arouna Lawani évoque également les défis spécifiques à cette culture stratégique, notamment dans le département du Plateau. La variation du prix de l’huile rouge sur le marché constitue une préoccupation majeure. « Il y a des périodes de hausse, mais aussi des chutes brutales. Or, le palmier à huile est une culture exigeante en eau. Une sécheresse prolongée affecte directement le rendement », explique-t-il. Face aux effets du changement climatique, l’interprofession mise sur la maîtrise de l’eau à travers des systèmes d’irrigation modernes, notamment le goutte-à-goutte. Des expériences pilotes sont en cours, avec l’appui de l’Agence territoriale de développement agricole (ATDA), notamment au pôle 6.
Les résultats sont éloquents : sans irrigation, les rendements oscillent entre 3 et 5 tonnes à l’hectare ; avec une bonne maîtrise de l’eau, ils peuvent atteindre 12 à 14 tonnes à l’hectare.
« Celui qui maîtrise l’eau maîtrise son rendement et améliore significativement ses revenus », soutient-il.
Les femmes, maillon essentiel de la transformation
Dans la chaîne de valeur du palmier à huile, les femmes occupent une place centrale, notamment dans la transformation. « Elles sont présentes à toutes les étapes, de la récolte à la transformation. Mais les équipements restent souvent obsolètes, ce qui rend le travail pénible », déplore-t-il. Si des progrès ont été accomplis le foulage aux pieds appartenant désormais au passé —, le président de l’interprofession plaide pour une modernisation accrue des outils afin de garantir à la fois la sécurité sanitaire des produits et la santé des travailleuses. Des programmes de renforcement des capacités sont déjà en cours dans le cadre du Plan national de développement de la filière palmier à huile, ainsi que du plan de travail annuel de l’interprofession. L’objectif : assurer le respect strict des normes de qualité et positionner l’huile rouge béninoise comme un produit compétitif à l’échelle sous-régionale, voire internationale.
Pression du marché nigérian : la nécessité d’une réponse collective.
L’un des problèmes les plus sensibles demeure la fixation des prix. Selon Arouna Lawani, les producteurs béninois subissent fortement l’influence des acheteurs nigérians. Il cite l’exemple de l’huile rouge dont le prix du bidon de 25 litres est passé de 22 000 FCFA à 12 000 ou 13 000 FCFA en quelques mois. « Le producteur ne fixe pas son prix. Il subit celui imposé par l’acheteur, sans que ses coûts de production ne soient pris en compte », regrette-t-il. Pour inverser cette tendance, il préconise le renforcement des organisations paysannes et la généralisation du système de warrantage. Ce mécanisme permet aux producteurs regroupés de stocker leur production et d’obtenir un financement auprès des institutions de microfinance, en attendant une hausse des prix sur le marché. « Ceux qui sont organisés s’en sortent mieux. Le warrantage permet d’éviter le bradage en période de mévente », explique-t-il.
Une saison 2026 porteuse d’espoir, sous vigilance climatique.
À l’approche de la grande saison agricole au Sud du Bénin, Arouna Lawani se veut prudemment optimiste. « Sauf imprévus majeurs, les prévisions annoncent une saison 2026 prometteuse. La courte sécheresse observée pourrait augurer d’une bonne campagne », indique-t-il. Toutefois, il rappelle que l’imprévisibilité climatique impose une vigilance constante et
une meilleure circulation de l’informationmétéorologique. « La responsabilité est partagée. L’État, les services techniques, mais aussi les producteurs doivent œuvrer ensemble pour que l’information fiable circule et permette d’éviter les erreurs stratégiques », conclut-il.
Propos recueillis par Jérôme Tagnon

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