Afrique du Sud : quand la xénophobie finit par créer le manque de main-d’œuvre qu’elle prétendait combattre
Il y a des contradictions qui finissent par parler d’elles-mêmes. En Afrique du Sud, la question de la présence des migrants africains en fournit aujourd’hui une illustration saisissante. Pendant des années, des travailleurs étrangers ont été accusés de prendre les emplois des Sud-Africains. Ils ont été désignés comme responsables du chômage, de la précarité et de certaines difficultés sociales. Ces accusations ont parfois nourri une xénophobie virulente, allant jusqu’aux violences, aux intimidations et au départ massif de nombreux travailleurs migrants.
Mais la réalité semble désormais imposer un autre discours.
Dans plusieurs provinces sud-africaines, notamment le KwaZulu-Natal et le Western Cape, des secteurs essentiels font face à une pénurie de main-d’œuvre. Agriculture, transport, livraison, construction et autres activités économiques peinent à remplacer les travailleurs partis. Ceux qui étaient hier présentés comme une menace pour l’emploi national sont aujourd’hui regrettés, parfois de manière indirecte, par des secteurs qui avaient pourtant largement recours à leur force de travail.
Cette situation constitue un paradoxe cruel. On ne peut pas chasser une partie de la main-d’œuvre d’un pays au nom de la protection de l’emploi national et s’étonner ensuite que certains secteurs manquent de bras. On ne peut pas accuser indistinctement les migrants de « voler » les emplois et découvrir, après leur départ, qu’ils occupaient aussi des fonctions indispensables au fonctionnement de l’économie.
La xénophobie n’est pas seulement une injustice humaine. Elle peut également devenir une erreur économique et sociale aux conséquences lourdes. Les migrants africains ne sont pas une masse anonyme venue prendre la place des autres. Ils sont des travailleurs, des entrepreneurs, des chauffeurs, des ouvriers, des agriculteurs, des commerçants et des professionnels qui participent, à leur manière, à la vie économique des pays qui les accueillent.
Certes, la question de l’emploi, du chômage et de l’immigration mérite un débat sérieux. Chaque État a le droit de définir sa politique migratoire, de réguler son marché du travail et de protéger ses citoyens. Mais cette responsabilité ne saurait justifier la stigmatisation collective, les violences ou la désignation de l’étranger comme bouc émissaire de toutes les difficultés nationales.
L’expérience sud-africaine devrait servir de leçon. Une société qui expulse ou intimide une partie de sa force de travail peut rapidement mesurer le rôle que celle-ci jouait dans son économie. Le départ des migrants ne fait pas disparaître les problèmes structurels du chômage. Il peut même créer de nouvelles difficultés dans des secteurs qui dépendaient de cette main-d’œuvre.
La véritable question n’est donc pas de savoir comment chasser l’étranger, mais comment construire une société capable de garantir l’emploi, la dignité et la sécurité à tous, tout en assurant une régulation juste et efficace des migrations.
L’Afrique ne peut continuer à se déchirer entre ses propres enfants. Le migrant africain qui traverse une frontière ne cesse pas d’être Africain. Il peut venir du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Nigeria, de la République démocratique du Congo ou d’ailleurs, mais il appartient à un même espace humain et historique.
La xénophobie ne protège pas durablement l’emploi. Elle crée la méfiance, divise les communautés et peut finir par fragiliser l’économie qu’elle prétend défendre. En Afrique du Sud, la pénurie de main-d’œuvre observée dans certains secteurs rappelle une vérité simple : avant de considérer l’étranger comme un problème, il faut parfois mesurer la contribution qu’il apporte à la société.
Chasser les migrants ne crée pas automatiquement des emplois pour les nationaux. Mais cela peut, en revanche, créer un manque que l’économie finit par ressentir.
Marcellin HOUNSA












